5
— Nous avons bavardé avec douze hommes ; aucun ne doute qu’un esprit mauvais hante cette vallée.
Hori posa ses instruments sur les genoux d’une statue assise d’Hatchepsout et se pencha pour se gratter la cheville.
— Ils paraissent affirmatifs, mais quand on les presse de donner des détails, ils se retranchent derrière des « Oh, Ahmosé m’a raconté… », « Montou a dit… » ou « Sobekhotep jure qu’il a vu… ».
— Avec qui avez-vous parlé ? demanda le policier.
— Les artisans du sanctuaire et des chapelles. Nous n’avons pas eu le temps de lier conversation avec les autres.
Essuyant son front, Bak se laissa tomber sur un gros bloc de grès. Ils se trouvaient sur la terrasse, entre la portion terminée du mur de soutènement sud et la chaussée menant tout en bas. Au-dessous d’eux, les hommes chantaient un chant ancien, dont les paroles répétitives et monotones s’accordaient à leur tâche, en se passant les derniers paniers de sable pour combler le tombeau où l’on avait retrouvé Montou.
— Intéressant, dit Bak. Ils ne manifestaient aucune crainte hier, pourtant le sanctuaire et les chapelles sont des lieux de solitude, où un esprit malin pourrait venir les chercher.
Kasaya s’assit au pied de la statue blanche et s’adossa contre les jambes royales.
— Peut-être ressentent-ils la présence du dieu Amon.
— C’est le cœur du temple, il est vrai, mais il n’a jamais été sanctifié, dit Hori d’un ton moqueur.
Le Medjai refusa de se laisser perturber par les taquineries du jeune scribe.
— On n’a aperçu l’esprit que la nuit, et rarement là-haut.
— La plupart des accidents se sont produits à la lumière du jour, souligna Bak. Au moment où les hommes s’affairaient à leurs diverses tâches.
— Aucun des artisans n’a été touché, chef, remarqua Hori, appuyant sa hanche contre une cuisse de calcaire. Un ouvrier a été blessé, il y a quelques mois. Un échafaudage s’est effondré alors qu’il traçait les contours d’un relief en haut d’une façade. Il a été projeté au sol et s’est fracturé le bras. Si l’esprit malin a desserré la corde qui maintenait l’échafaudage, il a agi de nuit.
— Depuis, ils vérifient même les piquets, ajouta Kasaya.
— Et chaque matin, ils s’agenouillent dans le temple en ruine des nobles ancêtres de notre reine, Djeserkarê Amenhotep[9] et sa vénérée mère, Ahmès Nefertari[10].
Le jeune homme montra, à l’est, les vestiges qui disparaissaient progressivement sous la terrasse. Un seul mur extérieur s’élevait à hauteur d’épaules ; les autres étaient plus bas, car on avait emporté leurs briques afin de les réutiliser dans les rampes de construction et comme matériau de remplissage. Le peu qui subsistait des cours inférieures et des fondations serait bientôt recouvert.
Maudissant tout bas les superstitions qui obscurcissaient la raison des hommes, Bak observa les cabanes des ouvriers, blotties les unes contre les autres tel un petit hameau misérable, sur la large étendue de sable entre le Djeser Djeserou et le vieux temple de Mentouhotep. Ramosé, le chef des scribes, y habitait le plus clair du temps, bien qu’il possédât une maison confortable, au bout de la vallée du fleuve.
— Où voit-on cet esprit malin, en général ? demanda Bak.
— Quelquefois de ce côté, indiqua Hori en montrant les ruines au-delà des cabanes. D’autres, près des tombeaux anciens, sur les pentes qui dominent cette vallée, poursuivit-il, agitant la main en direction des colonnades que l’on distinguait, au loin, à flanc de colline. Ou encore sur cette terrasse, parmi les statues et les éléments d’architecture inachevés.
Kasaya regarda autour de lui. Il s’efforçait de prendre un air dégagé, de ne pas trahir sa peur que l’esprit malin soit tapi tout près, derrière les blocs de pierre.
— Presque partout, en somme, résuma Bak.
— Mais jamais à proximité des cabanes, d’après les ouvriers.
— Étonnant ! dit Bak, pas surpris le moins du monde.
Il leva la tête vers la terrasse supérieure, cependant il ne put rien distinguer du cœur du temple. Le portique qui en formerait la façade était loin d’être terminé, tout comme le mur qu’il précédait, mais l’endroit où il se tenait était trop bas pour lui permettre d’en voir l’intérieur. Les cabanes entre les deux temples se trouvaient plus bas encore.
— Où les gardes sont-ils postés, la nuit, quand l’esprit malin vient se montrer ? L’ont-ils déjà vu ?
— C’est avec eux que nous comptons parler la prochaine fois, chef, dit le scribe.
— Posez-leur la question. En outre, je veux savoir comment ils réagissent lorsqu’il apparaît. Est-ce qu’ils s’enfuient ? Ont-ils tenté de l’attraper ?
Il soupçonnait qu’ils tournaient le dos, préférant ne rien voir que de risquer leur vie dans une vaine tentative pour capturer un spectre.
— De l’attraper, chef ? répéta Kasaya, abasourdi.
— S’ils étaient sous mes ordres, ils auraient intérêt à essayer.
L’air menaçant de Bak ne laissait aucun doute sur ce qu’il pensait des soldats qui se dérobaient à leurs devoirs. À Hori, il demanda :
— Quelle forme revêt cet esprit ?
— On ne le voit jamais au grand jour, comme tu l’as souligné toi-même, chef. La nuit, c’est une ombre lointaine sous le clair de lune, ou un point de lumière qui flotte au milieu des pierres.
Pensif, Bak observait le groupe de cabanes. De la brique crue, laissée sans peinture. De frêles toitures en palmes ou en roseaux. Un auvent ajouté çà et là.
— Les artisans résident en dehors de cette vallée, n’est-ce pas ?
— La majorité d’entre eux habitent un village au nord, près de la fin de l’arête rocheuse, répondit le lieutenant Menna, qui finissait de gravir la chaussée en silence et qu’aucun des trois n’avait remarqué. Il se trouve à faible distance, de sorte que les artisans peuvent rentrer chez eux chaque soir et revenir au matin.
— Voilà pourquoi aucun d’eux n’a vu l’esprit malin, fit observer Bak à Hori et à Kasaya. Ils ne sont jamais ici durant les heures nocturnes, où il fait ses apparitions.
— Et c’est pourquoi ils ignoraient la mort de Montou, ajouta le scribe.
— À supposer qu’il ait été assassiné la nuit, remarqua le policier.
Avec une grimace, Menna épousseta une infime trace de poussière sur son pagne.
— Il semble que ta matinée ait été aussi peu fructueuse que la mienne.
Bak observa l’officier de la garde, presque aussi propre et net qu’à leur première rencontre. Ses pieds poussiéreux et le filet de transpiration sur son torse résultaient simplement du fait qu’il avait marché jusqu’au Djeser Djeserou depuis le fleuve. Bak ne put s’empêcher de demander :
— As-tu cherché les tombeaux profanés ?
— Malheureusement non, répondit Menna d’un air désolé. J’avais des rapports à dicter. Je venais à peine de finir quand j’ai reçu le message de Pached qu’une nouvelle sépulture avait été découverte.
Se levant, Bak regarda, au-delà des blocs de pierre, le garde affecté par Pached à la surveillance du puits, et qui s’appuyait contre la statue de lion couché. Il se nommait Ineni. Maigre, de taille moyenne, il avait une marque de naissance lie-de-vin sur le cou. Il était occupé à parler à un petit groupe d’hommes et, Bak n’en douta pas un instant, à leur raconter des histoires de trésor. Agacé, il demanda :
— As-tu amené le prêtre Kaemouaset ?
— Je n’ai pas pu le trouver, aussi j’ai cru préférable de venir sans lui. Dès que je regagnerai Ouaset, je le chercherai pour de bon. Avec de la chance et la faveur d’Amon, nous reviendrons avant la nuit.
Bak pesta entre ses dents.
— J’espère que la sépulture sera scellée pour l’éternité avant qu’il ne fasse noir. Je dormirais d’un sommeil plus serein.
— Pached dit que vous avez trouvé des bijoux sur la momie.
— En effet.
Menna observa les hommes attroupés autour du lion de pierre.
— Ineni est un brave homme, cependant Imen me paraît plus indiqué pour ce poste. Il est beaucoup plus sensé… et moins bavard. Quand ce sera réglé, il faudra que je visite le tombeau, ajouta l’officier, sans trop d’enthousiasme.
Bak chercha Pached des yeux, mais ne le vit nulle part. Plutôt que de se mettre en quête de lui, Bak décida :
— Je vais t’accompagner.
Il ne se défiait pas de Menna, toutefois il était fermement convaincu que nul ne devait pénétrer seul à l’intérieur d’une sépulture. Surtout si l’on y avait vu des bijoux. Du moins, tant que les pilleurs de sarcophages ne seraient pas empêchés de nuire.
— Tu vois ces bracelets, dit Bak, se penchant sur le bras emmailloté de bandelettes où les bijoux étincelaient à la lumière de la torche. Ils dénotent le même savoir-faire que ceux confisqués à Bouhen. Je ne serais pas étonné qu’ils aient tous été fabriqués dans un atelier royal.
Menna s’accroupit pour les examiner de plus près.
— Si ce puits n’était pas resté fermé grâce à ces lourdes dalles, les bijoux que tu as saisis pourraient provenir d’ici.
Bak l’admettait, il était tentant de conclure qu’une seule sépulture avait été profanée. Néanmoins, cette hypothèse ne tenait pas. Les bijoux découverts dans la cruche de miel avaient appartenu à une dame de rang royal. Le personnage qui reposait dans ce tombeau exigu occupait jadis de hautes fonctions, mais non un rang aussi élevé.
— Cela me convainc plus que jamais que les sépultures violées se trouvent dans ces parages.
Si Bak n’avait aucune autorité pour dire à l’officier de la garde comment remplir sa mission, il était en droit de lui poser quelques questions.
— As-tu au moins repris tes recherches dans les cimetières de la rive ouest ? Surtout dans ceux tout proches d’ici, où Mentouhotep, ses successeurs et leurs nobles courtisans furent enterrés ?
Sur la défensive, Menna répondit d’une voix tendue :
— Je tenais d’abord à me débarrasser des rapports dont j’ai déjà parlé. Maintenant j’en ai fini avec cette tâche fastidieuse, ce qui me laisse libre d’enquêter avec mes hommes.
Il se leva et précisa avec un mince sourire :
— N’aie crainte, lieutenant. Nous commencerons demain, dès l’aurore. Une fois de plus, nous reprendrons les mêmes chemins et nous inspecterons les lieux funéraires avec le même zèle qu’auparavant.
« Avec un zèle accru, j’espère ! » songea Bak.
La torche crachota, puis émit des volutes de fumée. Une odeur d’huile brûlée se mêla à celle de pourriture, de fleurs sèches et poussiéreuses. Bak se détourna de la momie et, élevant la flamme vacillante devant eux, ouvrit la marche dans le tunnel transversal.
— Ne te méprends pas, dit-il. Je ne te critique en aucune manière. Je sais par expérience qu’il est très difficile de capturer un homme résolu à demeurer libre et anonyme, car sa vie même en dépend.
— Je n’avais encore jamais poursuivi de criminel d’une nature aussi odieuse, admit Menna. Mais je connais bien les cimetières de Ouaset et mieux encore les gens d’ici. Les tombes et leurs richesses légendaires éveillent la convoitise de maints d’entre eux.
— As-tu des suspects ?
— Je les soupçonne tous.
« En d’autres termes, il n’a pas la moindre piste », se dit Bak, qui se promit plus que jamais d’ouvrir l’œil.
À la première occasion, il explorerait les lieux funéraires autour du Djeser Djeserou et du temple voisin.
Au sommet du puits, Imen, le garde désigné par Menna, avait remplacé Ineni. C’était un homme entre deux âges, à la peau tannée, aux muscles noueux et aux mains calleuses de celui qui a passé l’essentiel de son existence dans les champs ou sur l’eau. Il paraissait rude et coriace, pas du genre à s’effrayer d’un rien. Ayant reçu l’avertissement de ne pas souffler mot, il restait seul. Bak se demanda s’il se montrerait aussi taciturne après leur départ.
— Montou n’était qu’un âne prétentieux.
Soit Heribsen, le chef des peintres, était d’une totale candeur, soit il ne craignait pas l’opinion de Bak.
— Moins j’avais affaire à lui, et mieux je me portais. Je prenais grand soin de l’éviter.
— Le site de construction est immense, mais on en a une vue dégagée, remarqua Bak. Tu le voyais sûrement arriver de loin.
L’homme aux allures de gnome le fit passer entre deux pans de mur, puis dans le temple et sa cour inachevée. Rê était descendu derrière la cime occidentale, laissant une grande partie de l’édifice à l’ombre de l’à-pic qui s’élevait derrière lui.
— Ainsi, il aurait été tué il y a deux jours ?
— Nous l’avons découvert hier, comme tu le sais. Il est mort au cours de la nuit précédente, ou dans la journée d’avant-hier. La logique me porte à croire que c’était plutôt la nuit, néanmoins… Sait-on jamais ? conclut-il avec un haussement d’épaules.
— Je l’ai en effet aperçu avant-hier, admit Heribsen. Vers le milieu de l’après-midi. J’étais monté ici pour contempler le sanctuaire quand je l’ai remarqué, sur la terrasse au-dessous. J’ai filé me cacher à l’intérieur.
Il éclata de rire, non sans une certaine dérision envers lui-même. Bak sourit, mais recouvra vite son sérieux.
— Pourquoi éprouvais-tu tant d’aversion à son encontre ?
— Il critiquait à tort et à travers. Il venait se pavaner dans le sanctuaire ou dans une des chapelles, sa palette et son pinceau à la main. Il parcourait les dessins des yeux, s’approchait d’une silhouette déjà rectifiée et prête à être sculptée – jamais d’une esquisse nécessitant des corrections, remarque bien. Et là, il apportait des modifications en dépit du bon sens.
— Toujours ? demanda Bak, qui entra dans l’antichambre de la chapelle consacrée à Rê.
Il en fit le tour, admirant les superbes bas-reliefs de Maakarê Hatchepsout présentant des offrandes. Chaque image suggérait l’idéal de la piété royale. Les couleurs étaient aussi éclatantes et lumineuses que si le soleil les avait effleurées.
— Ces parois m’ont l’air parfaites, bénies par les dieux.
Le chef des peintres, tout à ses récriminations, ne fit pas cas du compliment.
— Au début, mes hommes et moi réagissions avec fureur, mais cela ne faisait qu’envenimer les choses et rendait Montou plus détestable encore. Il commença à exiger des changements sur les reliefs, ce qui est beaucoup plus complexe que la modification d’un dessin.
Il caressa avec amour une représentation d’Amon, ciselée avec talent et peinte de couleurs vives.
— Celui-ci fut l’un des premiers, je me le rappelle. Il insistait pour que les traits soient rendus identiques à ceux de notre souveraine, et adoucis pour paraître plus féminins. J’étais ulcéré, de même que l’artisan qui l’avait sculpté. Vois le merveilleux travail qu’il a réalisé. Il faut être stupide pour vouloir le changer !
Bak fronça les sourcils, perplexe.
— Je ne comprends pas. Tu te plaignais des exigences absurdes de Montou, pourtant ce bas-relief est la perfection même.
Subitement, Heribsen sourit, et ce fut comme si la nuit se transformait en jour.
— Ta louange est appréciée comme il se doit, et tout à fait fondée. Il s’agit de l’original qu’il nous avait ordonné d’altérer. Nous nous en sommes bien gardés !
Bak considéra avec intérêt l’œil pétillant du petit homme, ses lèvres qui menaçaient de laisser échapper un rire à tout instant.
— Explique-toi, Heribsen. Ta gaieté me dit que tu as remporté une victoire sur Montou à son insu.
— Tu es doté d’une grande perspicacité, lieutenant, approuva le chef des peintres, se frottant les mains dans sa jubilation. Nous savions que Montou ne reviendrait pas avant deux ou trois jours, aussi nous avons conservé l’œuvre telle quelle, en priant pour qu’il oublie. Dans le cas contraire, nous étions tous d’accord pour en payer le prix. Et, en effet, à son retour, il avait tout oublié ! raconta-t-il en gloussant de rire. Il est allé droit vers un autre bas-relief, pour exiger des changements.
— Et cela s’est reproduit souvent ? s’enquit Bak en souriant.
— Avec régularité, répondit Heribsen, qui contenait à grand-peine son hilarité. Il était la risée de tout le Djeser Djeserou. On m’a dit que les autres artisans, qu’il importunait autant que nous, avaient eux aussi adopté ce stratagème.
— Ta bonne humeur est tout à ton honneur, Heribsen. Pached ne parle pas de Montou avec un tel entrain.
Son compagnon devint grave.
— Il supportait tout le faix de l’indolence de Montou, et de sa condescendance. Il ne pouvait se débarrasser de lui aussi aisément.
— D’après Amonked et Pached lui-même, Montou était un excellent architecte.
— Un architecte, oui, cependant ses talents se bornaient à cela, nuança Heribsen en le faisant sortir de l’antichambre. Il savait déterminer l’emplacement idéal pour une colonne, les motifs adaptés à la chambre où ils seraient placés, mais il ne savait dessiner ni le visage ni le corps humains.
Les rayons du soleil n’atteignant plus la cour à ciel ouvert, les miroirs avaient cessé de réfléchir la lumière dans les salles environnantes. Les peintres qui travaillaient à l’intérieur du sanctuaire, privés les premiers de toute clarté, descendaient déjà la rampe vers la terrasse. D’autres sortirent de l’antichambre sud, les uns derrière les autres, se préparant à partir.
Bak leva la main pour les retenir.
— Je sais que vous avez hâte de regagner vos villages et vos foyers, mais j’ai grand besoin de votre aide.
Les huit hommes groupés devant la porte se consultèrent du regard d’un air craintif ou curieux.
— On n’a jamais vu l’esprit malin, dit l’un des leurs, long et efflanqué.
— Jamais ! renchérit un autre, tout grisonnant. Nous l’avons déjà dit à ton scribe et au Medjai.
— Un esprit malin ? Peuh ! fit dédaigneusement Heribsen.
— J’ai une autre question à vous poser, dit Bak, leur adressant un sourire qu’il espérait rassurant. Au sujet d’un détail que mes hommes n’ont pas soulevé.
L’attitude d’Heribsen montrait qu’il ne tolérerait aucun refus de coopérer. Ils acquiescèrent avec réticence.
— Quand, pour la dernière fois, avez-vous vu l’architecte Montou ?
Aussitôt, tous se détendirent. Ils préféraient de loin parler du défunt que du surnaturel.
Un petit homme aux doigts tachés de peinture s’avança.
— Il est venu il y a deux jours, lieutenant. Peu avant qu’on perde le soleil. Il est allé d’un mur à l’autre ; il a examiné les frises et les bas-reliefs. On a cru que ça ne finirait jamais.
— Quand il s’est décidé à partir, on a attendu un peu, puis on l’a suivi sur la rampe, poursuivit le plus âgé. C’est là-bas qu’on l’a vu pour la dernière fois, près de la statue blanche de notre reine.
— Semblait-il gai ? Contrarié ? Impatient ? Apparemment, il n’était pas pressé. Pouvait-il attendre quelqu’un ?
À nouveau les hommes s’entre-regardèrent. Bak soupçonnait que, dans leur hâte à rentrer chez eux, ils n’avaient remarqué que le passage du temps.
— Il nous a adressé des critiques, comme toujours, mais pas aussi acerbes, et il n’a imposé aucun changement.
L’artisan au crâne chauve qui s’était exprimé lança un coup d’œil vers ses compagnons, en quête d’approbation. Plusieurs hochements de tête l’encouragèrent à continuer.
— Plus tard, nous en avons même plaisanté. Pour être aussi indulgent, il devait avoir une nuit de plaisir en perspective.
Satisfait, Bak les remercia d’un sourire et leur permit de partir. Il avait réduit considérablement l’intervalle de temps où la mort avait pu survenir. Montou avait été assassiné le soir ou, de manière plus vraisemblable, au début de la nuit – au moment où l’esprit malin se manifestait.
Suivant les hommes sur la rampe, le policier dit à Heribsen :
— Et toi, que penses-tu de l’esprit malin ?
— Je ne l’ai jamais vu, et je ne m’attends pas à ce que cela arrive.
— Tu ne crois pas qu’il existe ?
— Non.
— Comment expliques-tu ces multiples blessures et toutes ces morts ? Selon toi, ce ne serait rien de plus que des accidents ?
Le chef des peintres garda le silence jusqu’au pied de la rampe. Alors il s’arrêta et ébaucha un sourire crispé, dépourvu de sa gaieté coutumière.
— Comment pourrais-je parler d’accidents alors que, jusqu’à présent, mon équipe est restée indemne ?
— Un échafaudage est tombé. Un de tes hommes a été blessé.
— C’est arrivé à l’intérieur du sanctuaire, pendant que nous peignions le haut d’une paroi. Un nœud s’est desserré. Nous les vérifions plus soigneusement, depuis.
— Est-ce l’esprit malin qui a touché à l’échafaudage, ou une main humaine ?
Heribsen eut l’air peiné.
— Un homme monterait-il ici au plus noir de la nuit pour desserrer un nœud, quand tout le monde sait qu’un esprit malin habite cette vallée ?
— Mais… Tu ne crois pas à l’esprit malin !
— Non. Mais je ne risquerais pas non plus ma vie en venant dans le noir endommager un échafaudage.
Bak renonça. Heribsen n’y croyait pas, pourtant il avait peur. Cette contradiction le stupéfiait.
Le chef des sculpteurs Ouseramon, responsable de l’armée de statues qui ornerait un jour le Djeser Djeserou, regarda fixement en direction d’Imen, au-delà des nombreux blocs de pierre qui hérissaient la terrasse. Le garde était toujours seul ; le prêtre n’était pas arrivé.
— On raconte que le tombeau recèle un trésor. Est-ce vrai ?
Bak s’était douté que la nouvelle se répandrait, mais n’en fut pas moins contrarié.
— Le sépulcre est exigu, éluda-t-il pour ne pas mentir. Il renferme quelques miniatures en bois, des poteries et un corps momifié.
— D’après ce que j’ai entendu…
— Ouseramon, c’est pour parler de Montou que je suis ici.
L’immense sculpteur à l’imposante musculature hocha la tête, sans s’offusquer du reproche implicite.
— Heribsen et moi, nous avons passé bien des heures à épancher notre bile à cause de lui, je peux te le dire. Même si cela ne nous avançait pas à grand-chose.
Il aspergea d’eau un morceau de cuir souple, avec lequel il tamponna de la poudre de silice à l’intérieur d’un bol, recueillant une fine couche d’abrasif scintillant.
— T’en étais-tu ouvert à Senenmout ?
— Non. À Pached, qui était aux prises avec ses propres difficultés.
Bak s’assit sur les jambes de la statue colossale d’Hatchepsout, en granit rouge, que le sculpteur polissait avec amour. Elle était couchée sur le dos et Ouseramon, à genoux, travaillait sur l’épaule droite. Quand il était debout, il mesurait sûrement deux bonnes têtes de plus que le minuscule chef des peintres. Bak songea qu’ils devaient former un contraste surprenant lorsqu’ils marchaient côte à côte.
— Heribsen m’a exposé ses griefs. Quels étaient les tiens ?
Ouseramon plaça le morceau de cuir sur le bras de la statue et entreprit de frotter la surface.
— Il ne cessait jamais de critiquer notre travail ni de modifier les ébauches portées sur la pierre. Au début, il s’en contentait, mais depuis un an environ il attendait que la sculpture soit trop avancée pour qu’on puisse raisonnablement tout changer. S’il n’avait été en bons termes avec Senenmout, et si habile menteur, je l’aurais coincé dans un passage sombre et désert, et là…
Le sculpteur redressa la tête et rit tout bas.
— Il aurait trouvé que l’esprit malin était un tendre, en comparaison.
— Vous ne feigniez pas de suivre ses instructions, comme l’équipe d’Heribsen ?
— Si, mais cette obligation nous humiliait autant que si nous avions respecté ses changements. Enfin, pas tout à fait, concéda Ouseramon avec un large sourire. Au moins, nous avions la satisfaction de créer une œuvre estimable.
Le chuchotement de l’abrasif, les allers et retours méthodiques invitaient au sommeil, et Bak n’aurait pas eu de mal à s’assoupir.
— Ne savourais-tu pas l’idée de le faire passer pour un imbécile ?
— J’aurais apprécié plus encore qu’il s’en aperçoive. Mon unique regret est qu’il ait été tué avant l’achèvement du temple. Je comptais lui révéler le jour de l’inauguration à quel point nous l’avions dupé.
Bak lança un coup d’œil vers le puits devant lequel Imen montait la garde. Le soleil sombrait derrière un piton, à l’ouest, embrasant le ciel d’écarlate. Si Kaemouaset n’arrivait pas sous peu, le tombeau resterait ouvert la nuit entière.
— Ton équipe a-t-elle été victime d’un des nombreux accidents qui ont marqué ce projet ?
— Nous n’allons pas au-devant des ennuis, lieutenant. Quand une statue doit être allongée, redressée ou déplacée, nous appelons de simples ouvriers afin qu’ils s’en chargent pour nous.
— L’esprit malin n’a frappé aucun de ceux qui exécutaient tes ordres ? Pas plus les ouvriers que les sculpteurs ?
— L’esprit malin…
La main d’Ouseramon s’immobilisa. Il releva la tête et partit d’un grand éclat de rire.
— Une statue est tombée du traîneau de transport et un ouvrier s’est tordu la cheville. De la malchance, rien de plus. La corde qui la maintenait était usée. J’ai constaté moi-même que les fibres étaient effilochées.
— Heribsen ne t’a-t-il pas parlé de l’échafaudage qui s’est effondré sous un de ses hommes ?
— Si. Nous sommes arrivés à la conclusion qu’un esprit malin n’avait rien à voir là-dedans. Comme je viens de te le dire, c’était un coup de malchance. Ni plus ni moins.
— Il ne rejette pourtant pas entièrement l’idée qu’un tel esprit puisse se manifester.
Ouseramon se remit à sa tâche.
— Tout le monde sait qu’ils existent. La question, c’est pourquoi l’un d’entre eux habiterait-il cette vallée ? Depuis l’aube des temps, un autel s’y élève en l’honneur d’Hathor. Le vieux temple de Mentouhotep est un lieu qui suscite un profond respect depuis des générations. Et depuis des années, on vient se recueillir dans le temple de l’illustre ancêtre de notre souveraine, Djeserkarê Amenhotep, et de sa bien-aimée mère Ahmès Nefertari ; on en voit encore les vestiges au bout de cette terrasse.
— On bâtit une nouvelle chapelle pour Hathor, ce qui rend l’autre inutile, objecta Bak. On prend des pierres du vieux temple de Mentouhotep afin d’édifier le nouveau. Quant au sanctuaire d’Amenhotep et de sa mère, il disparaîtra sous cette terrasse. Peut-être un homme, et non un esprit, est-il fâché que le Djeser Djeserou efface toute trace du passé.
Le chuchotement sur la pierre s’interrompit. À nouveau, Ouseramon leva les yeux vers Bak.
— Plusieurs fois, j’ai prié pour que ce soit le cas. J’ai demandé au scribe de mon village d’inscrire un message sur le côté d’un bol, je l’ai rempli d’offrandes de nourriture et je l’ai déposé au temple de Mentouhotep, où l’esprit se montre le plus souvent.
Incapable de trouver une réponse appropriée, Bak se leva, prit congé du sculpteur et se dirigea vers le garde, debout devant le tombeau. Une fois de plus, il était sidéré que des hommes prompts à nier l’existence de l’esprit malin y croient pourtant fermement.
— Menna n’est toujours pas là.
Bak ne prit pas la peine de cacher son exaspération. L’officier de la garde avait une notion de l’urgence pour le moins différente de la sienne.
— Il a assuré qu’il reviendrait avec le prêtre, mon lieutenant. Mais je doute qu’ils arrivent maintenant. La nuit approche.
Solide comme un roc, Imen ne paraissait pas troublé par le manque de parole d’un de ses supérieurs.
— Qu’allons-nous faire, chef ? demanda Hori.
Bak contempla la bouche béante du tombeau, une invite au pillage alors que l’obscurité gagnait la vallée.
— Tu devras passer la nuit ici, Imen.
— C’est bien ce que je supposais.
Le garde regarda le double flot humain qui s’échappait du temple. Certains s’éloignaient vite pour regagner leur foyer près du fleuve, le plus grand nombre marchait d’un pas mesuré vers les cabanes des ouvriers.
— Il me faudra à manger, mon lieutenant.
— Hori t’apportera de la nourriture.
Bak fixa à nouveau le puits ouvert. Il se rappela le mince croissant de lune qu’il avait vu dans le ciel, la veille ; la nuit prochaine serait bien noire, dans cette vallée. Il songea aussi aux histoires de trésor que les artisans emportaient avec eux, et qui se propageraient à la vitesse de l’éclair dans les villages des alentours. Puis il imagina un homme attiré par la rapine surgissant à pas furtifs derrière un garde solitaire.
Près de la statue léonine, Kasaya avait une expression morose. Il accompagnait Bak dans ses missions depuis assez longtemps pour deviner l’idée qui naissait dans son cœur.
— Je sais que tu as hâte de rentrer auprès de ta mère, Kasaya, cependant tu vas devoir tenir compagnie à Imen.
— Oui, chef, marmonna le Medjai sans le moindre enthousiasme.
— Je peux monter la garde seul, mon lieutenant. Je suis de taille à me défendre, intervint Imen, qui désigna du menton sa lance et son bouclier.
— Ne crains-tu pas l’esprit malin ? l’interrogea Hori, les yeux écarquillés.
Bak répliqua avec contrariété :
— Il a bien plus à craindre de voleurs l’épiant dans la nuit que d’une ombre lointaine ou d’une vague lumière.
Après avoir quitté Hori au bout de la plaine alluviale, Bak suivit seul le chemin en hauteur qui le ramènerait à la maison de son père. La chaleur du jour s’était dissipée. Une brume impalpable s’installait sur le fleuve. Des étoiles poudraient d’un scintillement fragile le ciel déjà sombre. Dans la douceur du soir, l’air apportait un fumet de poisson et d’oignons braisés, des effluves animaux et le parfum délicieux de fleurs invisibles.
« Quelle raison avait-on de vouloir la mort de Montou ? se demandait Bak. Il n’était pas aimé, bien au contraire ; en fait, il s’ingéniait à s’attirer des ennemis. Cependant, ceux qu’il prenait pour cible méprisaient ses exigences insensées. Il était devenu la risée de tous. Qui abattrait une bête dont on a arraché les griffes et les crocs ? »